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Structure
  1. Un rhéteur entre deux mondes
  2. Un traité à l’attribution longtemps disputée
  3. La définition entre rhétorique et philosophie
  4. Les quinze modes de définition
  5. Entre la technique oratoire et la quête de l’être
  6. L’héritage médiéval et les prolongements scolastiques
  7. L’actualité d’une question antique
  8. Un texte au carrefour des savoirs
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Homme pensant avec des formes géométriques.
  • Néoplatonisme

Le Liber de definitionibus de Marius Victorinus : aux sources de l’art de définir

  • 22/01/2026
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Seule monographie antique conservée sur la théorie de la définition, le traité de Victorinus est écrit à un moment où rhétorique et philosophie se disputent l’accès à l’essence des choses. Voyage au cœur d’un texte méconnu.

Définir n’est jamais une opération innocente. Lorsque l’on circonscrit une chose par le langage, on prétend en saisir l’essence, en délimiter les frontières ontologiques, en fixer la place dans l’ordre du réel. Cette ambition traverse toute l’histoire de la philosophie, des dialogues socratiques aux controverses contemporaines sur les concepts. Pourtant, rares sont les penseurs qui ont consacré une réflexion systématique à l’acte même de définir.

Le Liber de definitionibus de Marius Victorinus constitue à cet égard un document exceptionnel : rédigé au IVe siècle de notre ère par l’un des plus célèbres rhéteurs de Rome, il demeure la seule monographie antique intégralement conservée sur la théorie de la définition. Longtemps attribué à Boèce, ce traité bref mais dense offre une cartographie des différentes manières de cerner un objet par le discours, distinguant les approches des rhéteurs de celles des philosophes.

Explorer ce texte, c’est remonter aux sources d’un problème qui n’a cessé de mobiliser la pensée occidentale : comment le langage peut-il donner accès à ce qu’une chose est vraiment ?

Un rhéteur entre deux mondes

Gaius Marius Victorinus, que les sources anciennes désignent parfois comme Victorinus Afer en raison de ses origines africaines, incarne une figure singulière dans l’histoire intellectuelle de l’Antiquité tardive. Né vers 300 de notre ère, vraisemblablement dans l’actuelle Tunisie, il s’établit à Rome où il connaît une carrière exceptionnelle comme professeur de rhétorique. Vers 353, une statue est érigée en son honneur sur le Forum de Trajan ce qui montre la reconnaissance dont il jouissait auprès de l’élite romaine.

La Rome du IVe siècle où Victorinus exerce son magistère constitue un carrefour intellectuel d’une richesse extraordinaire. L’héritage de la rhétorique cicéronienne s’y mêle aux courants philosophiques grecs, notamment au néoplatonisme qui rayonne depuis les centres d’enseignement d’Athènes et d’Alexandrie.

Victorinus participe activement à cette circulation des savoirs. Avant même sa conversion au christianisme, il traduit en latin des œuvres majeures de la tradition platonicienne : les Catégories et le De Interpretatione d’Aristote, l’Isagoge de Porphyre, ainsi que des traités de Plotin et de Porphyre malheureusement perdus. Ces traductions, attestées par Augustin dans les Confessions, jouèrent un rôle déterminant dans la transmission de la philosophie grecque au monde latin.

La conversion de Victorinus au christianisme, survenue vers 355, constitue l’un des événements les plus commentés de l’Antiquité tardive. Augustin lui consacre un récit émouvant au livre VIII des Confessions, où il raconte comment ce rhéteur illustre, après avoir longtemps étudié les Écritures en privé, décida finalement de professer publiquement sa foi devant l’assemblée des fidèles. Simplicianus, le futur évêque de Milan qui rapporta cette histoire à Augustin, souligne que Victorinus avait longtemps défendu les dieux du panthéon romain avec « une éloquence tonnante ». Sa conversion représentait donc un basculement symbolique considérable, annonçant le ralliement progressif des élites intellectuelles païennes au christianisme.

L’édit de Julien l’Apostat en 362, interdisant aux chrétiens d’enseigner les lettres classiques, contraint Victorinus à abandonner sa chaire. Il consacre alors les dernières années de sa vie à des écrits théologiques, notamment ses traités anti-ariens et ses commentaires sur les épîtres pauliniennes. Ces œuvres, qui mobilisent les catégories néoplatoniciennes au service de la défense de l’orthodoxie nicéenne, exerceront une influence profonde sur Augustin et, à travers lui, sur toute la théologie occidentale.

Un traité à l’attribution longtemps disputée

Le Liber de definitionibus appartient à la période païenne de l’œuvre de Victorinus, celle où il enseignait la rhétorique à Rome et composait des ouvrages techniques destinés à la formation des orateurs.

Trois textes de cette époque nous sont parvenus : un manuel de grammaire (Ars grammatica), un commentaire sur le De Inventione de Cicéron (Explanationes in Ciceronis Rhetoricam), et le traité sur les définitions.

L’histoire de l’attribution de ce dernier texte mérite d’être rappelée, car elle illustre les vicissitudes de la transmission des œuvres antiques. Pendant des siècles, le De definitionibus circula sous le nom de Boèce, le philosophe et homme d’État du VIe siècle célèbre pour sa Consolation. Cette attribution paraissait plausible : Boèce avait effectivement rédigé des traités logiques, notamment sur la théorie de la division, et son rôle de transmetteur de la logique aristotélicienne au Moyen Âge était bien établi. Les manuscrits médiévaux, au nombre d’une vingtaine aujourd’hui répertoriés, perpétuèrent cette erreur.

Mais le philologue allemand Hermann Usener qui, en 1877, dans son Anecdoton Holderi, rétablit la paternité véritable du traité. En s’appuyant sur des critères stylistiques, terminologiques et doctrinaux, il démontra que l’ouvrage ne pouvait être de Boèce et devait être attribué à Victorinus. Cette découverte modifia sensiblement notre compréhension de la culture philosophique de l’Antiquité tardive. Le texte n’était plus l’œuvre d’un penseur du VIe siècle travaillant dans le contexte de la Rome ostrogothique, mais celle d’un rhéteur du IVe siècle imprégné de néoplatonisme.

En 1888, Thomas Stangl publia la première édition critique du traité, s’appuyant sur trois manuscrits du Xe siècle conservés à Munich et à Berne. Cette édition, reprise par Pierre Hadot dans son ouvrage magistral Marius Victorinus : recherches sur sa vie et ses œuvres (1971), demeure la base des travaux sur ce texte. Andreas Pronay a enrichi notre connaissance du traité en publiant en 1997 une traduction allemande accompagnée d’un commentaire détaillé. Enfin c’est en 2022 que Thomas Riesenweber a proposé des remarques critiques sur le texte dans le volume collectif consacré à la philosophie, la théologie et la rhétorique de Marius Victorinus.

La définition entre rhétorique et philosophie

Le Liber de definitionibus se présente comme un exposé systématique des quinze modes de définition reconnus dans la tradition antique. Cette énumération ne constitue pas une innovation de Victorinus : elle s’inscrit dans une longue lignée de réflexions sur l’art de définir qui remonte aux origines mêmes de la philosophie grecque. Mais l’originalité du traité réside dans la clarté de son exposition et dans l’effort pour articuler les perspectives du rhéteur et du philosophe sur cette question.

La quête de définitions occupe une place centrale dans la philosophie. Dans les dialogues de Platon. Socrate y interroge inlassablement ses interlocuteurs : qu’est-ce que la vertu ? qu’est-ce que la justice ? qu’est-ce que la beauté ? La méthode socratique procède par réfutation des définitions inadéquates, en montrant que les réponses proposées sont trop larges, trop étroites, ou circulaires. Dans Ménon, Socrate distingue ainsi la définition de l’exemple : demander « qu’est-ce que la vertu ? » n’appelle pas une énumération de vertus particulières, mais la compréhension de ce qui fait qu’une vertu est vertu.

Aristote systématise cette réflexion dans plusieurs de ses traités logiques. Dans les Topiques, notamment au livre VI, il examine les règles permettant de critiquer ou de défendre une définition. Dans les Seconds Analytiques, il élabore une théorie de la définition comme énoncé de l’essence. La définition authentique procède par genre et différence spécifique : l’homme est un animal (genre) rationnel (différence). Cette structure permet de situer la chose définie dans l’ordre des êtres tout en la distinguant des autres espèces du même genre.

Toutefois, Aristote reconnaît que toute définition ne vise pas nécessairement l’essence au sens métaphysique du terme. Dans les Topiques, il distingue quatre prédicables : le genre, le propre, l’accident et la définition. Seule la définition au sens strict énonce ce qu’est la chose. Mais il existe d’autres manières légitimes de caractériser un objet, par exemple en indiquant ses propriétés ou ses effets, même si ces caractérisations n’atteignent pas son essence.

Cette distinction entre différents types de définition se retrouve dans la tradition rhétorique romaine. Cicéron, dans ses traités sur l’éloquence, accorde une attention particulière à la définition comme outil argumentatif. Dans le De Inventione, qu’il rédigea dans sa jeunesse et sur lequel Victorinus composa un commentaire, il présente la définition comme l’une des techniques permettant à l’orateur de clarifier les termes du débat. Pourtant, la perspective du rhéteur diffère de celle du philosophe : là où ce dernier cherche à saisir l’essence des choses, l’orateur vise l’efficacité persuasive. Une définition rhétorique peut être parfaitement fonctionnelle sans prétendre à la vérité ontologique.

Les quinze modes de définition

Victorinus structure son traité autour de quinze types de définitions (definitiones species) qu’il présente et illustre successivement. Cette classification, qui constitue le cœur de l’ouvrage (section 16,14 à 29,12 selon la numérotation de l’édition Pronay), témoigne de la richesse des outils conceptuels élaborés par la tradition antique pour cerner les objets du discours. Cassiodore dans ses Institutiones (II, 3) et Isidore de Séville dans ses Étymologies (livre II, XXIX) reprirent intégralement cette liste, assurant sa diffusion dans la culture médiévale.

La première et plus importante est la définition substantielle (substantialis definitio), qui procède par genre et différence spécifique selon le modèle aristotélicien. Définir l’homme comme « animal rationnel » ou le triangle comme « figure plane délimitée par trois droites » en est un exemple. Victorinus lui accorde la prééminence épistémologique : elle seule énonce ce que la chose est en elle-même, sa nature propre (quid sit). Cette valorisation reflète son orientation philosophique, héritée du néoplatonisme, qui place l’être et l’essence au fondement de toute connaissance véritable.

La définition ennoématique (ennoematikê en grec, ἐννοηματική), qui constitue le deuxième type, procède selon la représentation ou la notion que nous avons de l’objet. Victorinus précise que toutes les autres espèces de définitions, étant non-substantielles, peuvent en un sens être qualifiées d’ennoématiques. Cette catégorie marque la distinction fondamentale entre ce qui saisit l’essence et ce qui s’en tient à notre conception des choses.

La définition qualitative caractérise l’objet par une propriété distinctive, même si celle-ci n’appartient pas à son essence. L’exemple canonique est « l’homme est un être qui rit » (homo est animal quod ridet). Le rire n’entre pas dans la définition essentielle de l’homme, mais il permet de l’identifier de manière fiable. Ce type de définition convient particulièrement aux usages rhétoriques où l’identification pratique prime sur la précision métaphysique.

La définition descriptive (descriptiva) énumère les traits observables de l’objet sans prétendre en saisir l’essence. Elle procède par accumulation de caractéristiques permettant de reconnaître la chose. Cette approche, particulièrement utile dans les contextes juridiques, permet de déterminer si un cas particulier tombe sous une règle générale.

La définition par un mot unique (per verbum) consiste à expliquer un terme par un synonyme ou un équivalent : « dévaster » signifie « ravager », « pillage » équivaut à « rapine ». Cette forme minimale de définition, proche de la glose, servait couramment dans l’enseignement grammatical et rhétorique.

La définition par différence (per differentiam) caractérise l’objet en le distinguant d’autres objets proches. Elle procède par contraste et délimitation, montrant ce qui sépare la chose définie de ses voisines dans l’ordre des êtres ou des concepts.

La définition par métaphore (per translationem ou per metaphoram) utilise une image pour éclairer l’objet. L’exemple de Victorinus : « La jeunesse est la fleur de la vie » (iuventus flos vitae). Ce procédé, familier aux rhéteurs et aux poètes, possède une efficacité persuasive et pédagogique remarquable, même s’il ne prétend pas à la rigueur de la définition substantielle.

La définition par négation (per privationem ou per remotionem) caractérise l’objet par ce qu’il n’est pas. L’exemple donné par Victorinus est théologique : « Dieu n’est ni corps, ni aucun des éléments, ni âme, ni esprit, ni sensation, ni intellect, ni aucune des choses que nous pouvons saisir. » Cette méthode, que la tradition appellera « voie négative » ou « théologie apophatique », reconnaît les limites du langage face aux réalités qui excèdent nos catégories ordinaires.

La définition par brève évocation (per brevem demonstrationem) présente l’objet de manière concise, permettant de se le représenter rapidement sans entrer dans les détails de son essence ou de ses propriétés.

La définition par exemples (per exempla) illustre le concept par des cas particuliers. Si elle ne saisit pas l’universel en tant que tel, elle facilite la compréhension en montrant concrètement ce dont il s’agit. Cette méthode, que Socrate critiquait dans les dialogues platoniciens lorsqu’elle prétendait remplacer la définition véritable, conserve une valeur didactique indéniable.

La définition mathématique (secundum numerum) procède par des rapports quantitatifs. L’exemple de Victorinus concerne les fractions monétaires : « un quart d’as est une unité monétaire à laquelle il manque trois quarts d’as pour faire un as. » Cette forme de définition renvoie peut-être aux schèmes de pensée développés dans les Topiques d’Aristote concernant les rapports et les proportions.

La définition formulée comme éloge (per laudem) présente l’objet sous un jour favorable : « la paix est une liberté sans trouble » (pax est quieta libertas). Ce type, particulièrement utile dans l’éloquence épidictique, montre comment la définition peut servir des fins persuasives au-delà de sa fonction cognitive.

La définition par analogie (per similitudinem ou kata analogian) éclaire l’objet en le rapprochant d’un autre mieux connu, selon une relation de proportion. L’exemple classique : « l’homme est un petit univers » (homo brevis mundus), c’est-à-dire un microcosme qui reflète l’ordre du macrocosme. Cette définition, fréquente dans la pensée stoïcienne et néoplatonicienne, ne dit pas ce que la chose est en elle-même, mais comment elle se rapporte à une totalité plus vaste.

La définition par relation (per relationem) caractérise l’objet par ses rapports avec d’autres réalités. Père se définit par rapport à fils, maître par rapport à esclave, cause par rapport à effet. Cette forme de définition convient particulièrement aux termes relatifs que les logiciens appelleront plus tard relata.

La définition causale (per causam) explique l’objet par sa cause ou son origine. L’exemple de Victorinus : « le jour est la course du soleil au-dessus de la terre » (dies est solis supra terras cursus). Ce type, particulièrement prisé dans les sciences de la nature, permet non seulement de caractériser le phénomène mais d’en rendre raison. Aristote lui accordait une valeur démonstrative éminente : connaître la cause, c’est connaître véritablement.

Entre la technique oratoire et la quête de l’être

L’une des contributions majeures du Liber de definitionibus réside dans sa tentative d’articuler ensemble les exigences des rhéteurs et celles des philosophes. Victorinus ne se contente pas de juxtaposer deux traditions : il s’efforce de montrer leurs complémentarités et leurs limites respectives.

Du point de vue rhétorique, la définition est un instrument au service de l’argumentation. L’orateur qui doit plaider une cause a souvent intérêt à définir les termes du débat d’une certaine manière. Par exemple, la question « qu’est-ce qu’un tyran ? » n’appellera pas la même réponse selon que l’on défend ou que l’on accuse un dirigeant politique. Cette dimension pragmatique de la définition n’échappe pas à Victorinus, qui avait formé des générations d’avocats et d’hommes politiques romains. Une définition efficace doit être adaptée à son contexte d’énonciation, à l’auditoire visé, à l’effet recherché.

Pourtant, Victorinus ne réduit pas la définition à sa fonction persuasive. Son orientation philosophique, nourrie par la fréquentation des textes néoplatoniciens, le conduit à reconnaître une hiérarchie parmi les types de définitions. Les définitions substantielles, qui énoncent l’essence, l’emportent sur les définitions descriptives ou analogiques, qui ne saisissent que des propriétés accidentelles ou des ressemblances extérieures. Cette hiérarchie reflète une ontologie implicite : certaines définitions nous font accéder à l’être véritable des choses, tandis que d’autres restent au niveau des apparences.

Cette articulation entre rhétorique et philosophie renvoie à un débat présent durant toute l’Antiquité. Platon, dans Gorgias et Phèdre, critique sévèrement les rhéteurs qui manipulent les mots sans se soucier de la vérité. Isocrate défend au contraire la dignité de la rhétorique comme formation complète de l’homme cultivé. Aristote, dans sa Rhétorique, tente une synthèse en reconnaissant la légitimité de l’art oratoire tout en le subordonnant à la dialectique et à la science. Victorinus reprend ces discussions. Sa position, celle d’un rhéteur devenu philosophe puis théologien, cherche à intégrer les exigences de l’efficacité discursive et celles de la vérité.

L’héritage médiéval et les prolongements scolastiques

L’influence du Liber de definitionibus sur la pensée médiévale, bien que difficile à mesurer précisément, ne fait aucun doute.

La théorie de la définition occupe une place centrale dans la logique médiévale. Les scolastiques, héritant à la fois d’Aristote et de ses commentateurs antiques, développent une réflexion sophistiquée sur les différents types de définitions et leurs usages. La distinction entre définition réelle (qui porte sur la chose) et définition nominale (qui porte sur le mot) structure de nombreux débats. La question des universaux, qui oppose réalistes et nominalistes, engage directement le problème de la définition : définir « l’homme », est-ce saisir une essence réelle ou simplement fixer le sens d’un terme ?

Boèce lui-même, dans De divisione, traite de la division des genres et des espèces selon une méthode complémentaire de celle de la définition. Division et définition constituent en effet deux opérations symétriques : l’une décompose un tout en ses parties ou un genre en ses espèces, l’autre recompose une unité à partir du genre et de la différence. Les logiciens médiévaux reprirent et développèrent ces analyses. Pierre Abélard, au XIIe siècle, accorde une attention particulière aux problèmes de définition dans sa Dialectica. Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, mobilise constamment la théorie aristotélicienne de la définition dans son œuvre philosophique et théologique.

La transmission arabe de la logique grecque apporte également des éléments nouveaux. Les philosophes de langue arabe, notamment Al-Fārābī et Avicenne, avaient commenté les traités logiques d’Aristote et développé leurs propres réflexions sur la définition. Leurs œuvres, traduites en latin à partir du XIIe siècle, enrichissent le débat occidental de manière importante. La confrontation entre différentes traditions interprétatives stimule la pensée scolastique et conduit à des élaborations toujours plus fines.

L’actualité d’une question antique

La réflexion sur la définition n’a pas perdu son actualité. Les développements de la logique moderne, de la philosophie du langage et de l’épistémologie contemporaine ont renouvelé les termes du problème sans le résoudre définitivement.

Gottlob Frege, à la fin du XIXe siècle, distingue le sens (Sinn) et la référence (Bedeutung) des expressions linguistiques. Une définition peut caractériser le sens d’un terme sans pour autant en déterminer la référence de manière univoque. Bertrand Russell, dans sa théorie des descriptions définies, analyse les énoncés comportant des expressions de la forme « le x qui est F » et montre les pièges logiques que recèle leur usage. Ces analyses, qui fondent la philosophie analytique du langage, héritent à bien des égards des questions posées par les Anciens.

La distinction entre définitions stipulatives et définitions descriptives, familière aux épistémologues contemporains, prolonge les réflexions antiques. Une définition stipulative fixe conventionnellement le sens d’un terme nouveau ou précise l’usage d’un terme existant. Une définition descriptive prétend au contraire énoncer le sens effectivement attaché à un terme dans une communauté linguistique donnée, ou les propriétés réelles de l’objet désigné. Cette distinction recoupe partiellement l’opposition entre approche rhétorique et approche philosophique identifiée par Victorinus.

Les débats contemporains sur les « espèces naturelles » (natural kinds) renouvellent également la question de la définition essentielle. Existe-t-il des définitions qui saisissent la nature profonde des choses, indépendamment de nos conventions linguistiques ? L’eau est-elle essentiellement H₂O, ou cette caractérisation n’est-elle qu’une description scientifique ? Les réponses à ces questions engagent des positions métaphysiques sur le statut des propriétés et des essences.

Un texte au carrefour des savoirs

Le Liber de definitionibus de Marius Victorinus mérite d’être redécouvert au-delà du cercle des spécialistes de l’Antiquité tardive. Ce court traité condense des siècles de réflexion sur l’un des problèmes les plus fondamentaux de la pensée : comment saisir par le langage ce que les choses sont vraiment ?

Le Liber de definitionibus n’est pas une œuvre de génie philosophique comparable aux grands traités de Platon ou d’Aristote. Sa valeur réside dans sa clarté pédagogique, dans son effort de systématisation, dans sa position de carrefour entre rhétorique et philosophie, entre tradition latine et héritage grec. Pour qui s’intéresse à l’histoire de la logique et de la théorie du langage, il constitue un jalon indispensable. Pour qui s’interroge sur les pouvoirs et les limites de la définition, il offre une cartographie des approches possibles qui n’a rien perdu de sa pertinence.

La question de la définition demeure ouverte. Nous n’avons toujours pas de réponse définitive à l’interrogation socratique : qu’est-ce que le courage, la justice, la beauté ? Nous ne savons toujours pas si les définitions scientifiques atteignent l’essence des choses ou se contentent de décrire des régularités phénoménales. Cette incertitude n’est pas un échec. Elle témoigne de la profondeur d’un problème qui, depuis Socrate jusqu’à nos jours, n’a cessé de stimuler la réflexion philosophique.

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