Philosophes.org
Structure
  1. Qu’est-ce que « l’existence comme possibilité »?
  2. En quoi la « possibilité » définit-elle l’authenticité?
    1. Le rôle de Kierkegaard, précurseur de l’angoisse
  3. Sommes-nous vraiment libres de nos possibilités?
  4. Qu’est-ce que « l’être-possible » change dans la vie courante?
  5. L’effort d’être possible
Philosophes.org
image représentant le concept de  possibilités
  • Pensées

Pourquoi nos possibilités comptent plus que nos acquis

  • 24/10/2025
  • 8 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

Nous passons notre vie à faire des choix. Mais si l’essentiel n’était pas ce que nous sommes, mais ce que nous pouvons devenir ? L’existentialisme place la « possibilité » au cœur de l’identité humaine. Cet article explore comment ce concept façonne une vie authentique.


Imaginez deux personnes au même poste depuis dix ans. La première s’identifie totalement à sa fonction, ses habitudes, son titre. La seconde, bien qu’accomplissant les mêmes tâches, se vit comme une « devenant-autre-chose » : peut-être une future musicienne, une entrepreneuse, ou simplement quelqu’un en transition. Laquelle vit le plus « authentiquement » ?

Pour les philosophes existentialistes, la réponse est claire : celle qui se définit par son avenir, pas par son présent figé. Cette distinction repose sur une idée puissante : l’humain est, avant tout, un être de « possibilités ».

Dans une société qui nous assigne sans cesse des étiquettes (métier, statut social, opinions), la question de savoir si nous sommes ce que nous faisons ou si nous sommes ce que nous pouvons faire est fondamentale. Elle touche à notre liberté la plus intime.

Dans cet article, nous examinons ce que les philosophes entendent par « possibilité » comme mode d’existence. Nous verrons ensuite comment cette idée, centrale chez Sartre et Heidegger, distingue une vie « authentique » d’une vie « inaliénée », et quelles conséquences pratiques cela entraîne pour nos choix quotidiens.

L’essentiel sur la possibilité et l’authenticité

• L’existentialisme affirme que « l’existence précède l’essence » : nous ne sommes pas définis à l’avance, nous nous créons par nos choix.

• L’authenticité consiste à assumer cette liberté et à vivre selon les possibilités que nous choisissons (nos « projets »).

• L’inauthenticité (ou « mauvaise foi ») est le fait de fuir cette liberté en prétendant être une « chose » finie, déterminée par le passé ou le regard des autres.

• Chez Heidegger, l’être humain (le Dasein) est fondamentalement un « être-possible » (Sein-können), toujours projeté vers son avenir.

• Vivre authentiquement, c’est accepter que nous sommes responsables de ce que nous devenons à chaque instant.

Qu’est-ce que « l’existence comme possibilité »?

En philosophie existentielle, la « possibilité » n’est pas seulement une option logique, comme « il est possible qu’il pleuve ». C’est le mode d’être même de la conscience humaine. C’est l’idée que notre identité n’est jamais fixe, mais toujours en train de se faire, toujours « en avant » d’elle-même.

Prenons un exemple concret. Un étudiant en droit n’est pas « un juriste » en puissance. Il est actuellement sa possibilité de devenir juriste, mais il est tout autant sa possibilité de tout arrêter pour devenir boulanger, ou sa possibilité d’échouer. L’humain ne se définit pas par ce qu’il est (son « en-soi » factuel), mais par l’ensemble des avenirs qu’il se projette.

Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le Néant, oppose radicalement l’être humain (le « pour-soi », la conscience) aux objets (l' »en-soi », la matière). Une pierre « est » ce qu’elle est, massive et pleine. La conscience, elle, est un « néant » : elle est ce qu’elle n’est pas encore et n’est pas ce qu’elle est.

Cette structure de « projet » est au cœur de la condition humaine. Sartre le formule ainsi dans L’existentialisme est un humanisme (Gallimard, 1946, p. 29) : « [L’homme] est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet… » Ce « projet » n’est rien d’autre que le choix de ses possibilités.

En quoi la « possibilité » définit-elle l’authenticité?

Si nous sommes fondamentalement « possibles », l’authenticité consiste à assumer cette condition. L’inauthenticité, à l’inverse, consiste à la fuir.

Pensez à un acteur sur scène. L’acteur sait qu’il joue un rôle. Il pourrait, à tout moment, sortir du personnage ; c’est sa « possibilité ». S’il oublie totalement qu’il joue et se prend pour le roi qu’il incarne, il perd sa liberté et s’aliène dans son rôle. De même, l’individu « authentique » est celui qui se souvient qu’il « joue » ses rôles sociaux (employé, parent, citoyen) sans jamais s’y réduire.

Martin Heidegger, dans Être et Temps, explore cette idée avant Sartre. Pour lui, l’être humain, qu’il nomme le Dasein (l' »être-là »), est défini par son « être-vers-la-mort ». Cela ne signifie pas être morbide, mais comprendre que notre temps est fini. Cette conscience de la finitude nous arrache à l’inauthenticité du quotidien (le « On » dit, « On » fait) et nous force à choisir nos propres possibilités.

L’authenticité (Eigentlichkeit) chez Heidegger, c’est donc choisir sa vie en pleine conscience de sa mortalité et de sa liberté. L’inauthenticité, c’est se laisser « vivre » par les autres, par les conventions, en se voyant comme une chose stable plutôt que comme un projet ouvert.

Sartre appelle cette fuite la « mauvaise foi ». C’est se mentir à soi-même sur sa propre liberté. L’exemple célèbre est celui du garçon de café qui joue à être garçon de café avec une précision exagérée. Il s’emprisonne dans son rôle pour échapper à l’angoisse de devoir choisir qui il est vraiment. Il se traite lui-même comme un « en-soi » (un objet) plutôt que comme un « pour-soi » (une conscience libre).

Le vocabulaire de l’existence

• Authenticité (Heidegger/Sartre) : Mode d’existence où l’individu assume sa liberté, ses choix et sa finitude, plutôt que de suivre passivement les normes du « On ».

• Pour-soi (Sartre) : Le mode d’être de la conscience, caractérisé par le manque, le projet et la liberté (l’existence).

• En-soi (Sartre) : Le mode d’être des objets, plein, massif, sans conscience ni liberté, qui « est ce qu’il est » (l’essence).

• Dasein (Heidegger) : Terme allemand pour désigner l’être humain comme « être-là », dont l’existence est toujours en question et projetée vers l’avenir (l’être-possible).

• Mauvaise foi (Sartre) : Attitude de mensonge à soi-même consistant à nier sa propre liberté et à se voir comme déterminé, tel un objet.

Le rôle de Kierkegaard, précurseur de l’angoisse

Bien avant Heidegger et Sartre, le philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855) a placé la « possibilité » au centre de l’existence humaine, mais en la liant de façon indissociable à l’angoisse (Angest). Pour Kierkegaard, l’angoisse n’est pas la peur d’un objet précis ; c’est « le vertige de la liberté ». C’est le sentiment que nous éprouvons lorsque nous prenons conscience de l’infinité de nos possibilités, et du fait que rien ne nous force à choisir A plutôt que B, hormis notre propre volonté.

Kierkegaard utilise cette notion pour décrire les « stades de l’existence », qui sont des manières de se rapporter à ses possibilités. Le premier stade, l’esthétique, est celui de l’individu qui vit dans la possibilité pure, sans jamais choisir. Pensez à Don Juan : il séduit toutes les femmes (il explore toutes les possibilités amoureuses) mais ne s’engage jamais. Parce qu’il ne choisit jamais, il ne devient jamais un « Soi » défini ; il s’épuise et tombe dans le désespoir.

L’authenticité, pour Kierkegaard, commence avec le passage au stade éthique. C’est le moment où l’individu, par un choix radical, décide d’assumer une possibilité et de la rendre réelle. L’exemple canonique est le mariage : en choisissant de s’engager, l’individu « se choisit lui-même » et donne une forme, une consistance à sa liberté.

Contrairement à une idée reçue, l’authenticité kierkegaardienne ne consiste donc pas à garder toutes ses options ouvertes. Elle consiste, paradoxalement, à réduire l’infini des possibles par un acte de volonté subjectif et passionné, pour enfin devenir quelqu’un. C’est le sérieux du choix qui crée le « Soi ».

Sommes-nous vraiment libres de nos possibilités?

L’idée d’une liberté absolue où tout est « possible » semble séduisante, mais elle est fortement contestée. N’est-ce pas une vision idéaliste qui ignore les contraintes bien réelles qui pèsent sur nous ?

L’objection la plus évidente vient du déterminisme social, notamment de la tradition marxiste et sociologique. Karl Marx, ou plus tard Pierre Bourdieu, soulignent que ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais les conditions matérielles et sociales. La « possibilité » pour le fils d’un ouvrier du 19e siècle de devenir banquier n’est pas la même que pour le fils d’un banquier.

De ce point de vue, l’existentialisme sartrien, en insistant sur le « projet » individuel, ignorerait le poids écrasant des structures économiques, de l’éducation et de l’habitus (les dispositions acquises). L’idée de « choisir » ses possibilités serait une illusion de classe, accessible seulement à ceux qui en ont les moyens matériels.

D’autres critiques viennent du structuralisme, par exemple chez Claude Lévi-Strauss, ou de la psychanalyse freudienne. Nous ne sommes pas des consciences transparentes. Nos « possibilités » sont en réalité tramées par des structures invisibles : le langage, les mythes familiaux, ou l’inconscient.

Selon ces approches, le « je » qui choisit est lui-même un produit. Ce que l’existentialiste prend pour un choix libre pourrait n’être que l’exécution d’un script culturel ou psychique dont il n’a pas conscience. Le sujet n’est pas l’origine de ses possibilités, il est « parlé » par elles.

Sartre a cependant nuancé sa position, notamment après la guerre. Il reconnaît que nous sommes toujours en « situation ». La liberté n’est pas de tout pouvoir faire (voler comme un oiseau), mais de choisir le sens que nous donnons à la situation qui nous est imposée. C’est ce qu’il appelle le « coefficient d’adversité » des choses.

L’ouvrier de Marx ne peut pas choisir de ne pas être exploité (c’est sa « situation »), mais il peut choisir comment il vit cette exploitation : dans la résignation (mauvaise foi) ou dans la révolte (projet authentique). La possibilité réside dans la réponse, pas dans l’absence de contrainte. La liberté reste absolue, car même la soumission est un choix.

Qu’est-ce que « l’être-possible » change dans la vie courante?

Penser son existence en termes de « possibilités » plutôt que d’acquis a des implications concrètes et immédiates.

Cela modifie radicalement notre rapport au travail et à l’identité professionnelle. Si je suis « avocat », une reconversion est vécue comme une mort symbolique, un échec. Si je me vis comme un être-possible faisant du droit à un instant T, la reconversion devient l’actualisation d’une autre possibilité, une simple bifurcation. Cela désamorce l’identification totale à la fonction sociale.

Cette philosophie éclaire aussi les débats contemporains sur l’identité. L’existentialisme s’oppose à toute « essentialisation ». Dire « je suis comme ça, je ne peux pas changer » (par exemple, « je suis timide » ou « je suis colérique ») est, pour Sartre, l’acte de mauvaise foi par excellence. Nous sommes responsables de ce que nous maintenons de notre passé et de ce que nous projetons pour l’avenir.

Cette approche explique également pourquoi la liberté est angoissante. Si tout est possible, rien n’est garanti. L’angoisse existentielle n’est pas la peur de quelque chose de précis (un examen, un danger), mais le vertige face à nos propres possibilités, face au « néant » sur lequel se fonde notre existence. C’est l’angoisse de la « page blanche » de notre vie.

En psychologie, les thérapies existentielles (comme celles de Viktor Frankl ou Rollo May) s’appuient sur ces concepts. Elles aident le patient non pas à « réparer » un passé déterminé, mais à trouver un « sens » (un projet futur) et à assumer la responsabilité de ses choix pour (re)devenir l’auteur de sa vie, même dans les situations les plus difficiles.

L’effort d’être possible

Revenons à nos deux employés. L’un s’est figé en « être », l’autre maintient son « devenir ». La philosophie de la possibilité ne dit pas que le second est meilleur moralement, mais qu’il vit plus en accord avec la structure même de la conscience humaine : être un pont jeté vers l’avenir.

L’authenticité n’est peut-être pas un état à atteindre, comme un diplôme ou un titre. C’est plutôt l’effort constant pour ne pas se laisser pétrifier par ses propres acquis, ses habitudes ou le regard des autres. C’est accepter que la seule identité fixe que nous ayons est celle d’être radicalement, et parfois inconfortablement, possible.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Sujets liés
  • Authenticité
  • Choix
  • Conscience
  • Devenir
  • Existence
  • Existentialisme
  • Liberté
  • Volonté
Article précédent
Image fictive d’Adam Smith, précisant qu’elle ne le représente pas réellement
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Adam Smith (1723-1790) : La sympathie morale et la naissance de l’économie politique

  • 23/10/2025
Lire l'article
Article suivant
image représentant le concept de Code de la réalité
  • Philosophies Chinoises

Le Code de la Réalité selon Zhu Xi, penseur médiéval Chinois

  • 24/10/2025
Lire l'article
Vous devriez également aimer
destin
Lire l'article
  • Pensées
  • Philosophies

L’agentivité : sommes-nous vraiment maîtres de nos choix ?

  • Philosophes.org
  • 24/11/2025
image représentant le concept d'action réfléchie
Lire l'article
  • Pensées

Exister c’est agir

  • Philosophes.org
  • 22/10/2025
image représentant le concept de déconstruction
Lire l'article
  • Pensées

La déconstruction des croyances limitantes

  • Philosophes.org
  • 22/10/2025
Le triomphe de la connerie
Lire l'article
  • Pensées

La connerie triomphera toujours : anatomie d’une fatalité humaine

  • Philosophes.org
  • 09/10/2025
autorite e1759156842175
Lire l'article
  • Pensées

Faut-il encore obéir ? L’autorité à l’épreuve de la modernité

  • Philosophes.org
  • 29/09/2025
trees
Lire l'article
  • Pensées

Les Arbres ont-ils une Âme ?

  • Philosophes.org
  • 19/09/2025
math et philo
Lire l'article
  • Pensées

Mathématiques et Philosophie : une alliance millénaire

  • Philosophes.org
  • 19/09/2025
Rêveuse relaxant avec la tête reposant sur un banc en bois, entourée de verdure luxuriante dans un espace naturel apaisant, symbolisant le bien-être et la méditation.
Lire l'article
  • Pensées
  • Psychologie

Explorer les sens alternatifs : la conscience à travers l’olfaction, l’interoception et plus encore

  • Philosophes.org
  • 01/09/2025

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.