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Structure
  1. Définition et étymologie
  2. Origines et développement historique
  3. Condillac et la statue animée
  4. Principes fondamentaux
  5. Implications et extensions
  6. Critiques et postérité
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Sensualisme

  • 20/12/2025
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Définition et étymologie

Le sensualisme désigne la doctrine philosophique selon laquelle toutes nos connaissances, idées et facultés intellectuelles proviennent exclusivement des sensations. Cette théorie affirme que l’entendement humain est initialement vide, et que c’est uniquement par l’expérience sensible que se constituent progressivement nos représentations mentales et nos capacités cognitives.

Le terme dérive du latin sensus (sens, sensation, faculté de sentir), auquel s’ajoute le suffixe -isme indiquant un système doctrinal. Il apparaît au XVIIIe siècle pour désigner spécifiquement la position philosophique qui fait de la sensation le fondement unique de toute vie psychique et intellectuelle. Le sensualisme se distingue du sensualisme moral (recherche du plaisir sensible) par son caractère strictement épistémologique.

Origines et développement historique

Bien que ses racines remontent à l’empirisme antique, notamment chez Épicure et les stoïciens, le sensualisme se constitue véritablement comme doctrine au XVIIIe siècle français. Il représente le prolongement radical de l’empirisme anglais de John Locke, qui affirmait que rien n’existe dans l’intellect qui ne soit d’abord passé par les sens (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu).

Cependant, Locke admettait encore deux sources de connaissance : la sensation (expérience externe) et la réflexion (expérience interne). Les sensualistes français vont plus loin en réduisant la réflexion elle-même à une forme de sensation transformée.

Condillac et la statue animée

Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) constitue la figure centrale du sensualisme français. Dans son Traité des sensations (1754), il développe la célèbre fiction méthodologique de la statue : imaginons une statue de marbre, organisée intérieurement comme nous, mais dépourvue de toute idée. Condillac la dote progressivement des cinq sens pour montrer comment chacun contribue à l’édification de la vie mentale.

L’expérience commence par l’odorat : la statue sent une rose. À ce moment, elle n’est que cette odeur même : « elle sera odeur de rose ». Progressivement, par la comparaison des sensations successives, naissent l’attention, la mémoire, le jugement, le désir. L’ajout du toucher permet de distinguer le moi du non-moi, de construire la notion d’extériorité et d’objectivité.

Cette démonstration vise à prouver que toutes nos facultés intellectuelles, y compris les plus abstraites, ne sont que des « sensations transformées ». Le moi lui-même n’est que « la collection de nos sensations ».

Principes fondamentaux

Le sensualisme repose sur plusieurs thèses majeures. Tout d’abord, il adopte une position génétique : comprendre l’esprit humain requiert de reconstituer sa genèse à partir des éléments sensibles simples. Cette approche s’oppose à l’innéisme cartésien qui postule des idées naturellement présentes dans l’esprit.

Ensuite, le sensualisme professe un monisme épistémologique : contrairement à Locke qui distinguait sensation et réflexion, ou à Leibniz qui opposait vérités de fait et vérités de raison, les sensualistes affirment l’unité foncière de toute connaissance dans l’expérience sensible.

Enfin, cette doctrine implique une conception passive de l’esprit dans la réception initiale des impressions, même si elle reconnaît son activité dans l’élaboration secondaire (comparaison, abstraction, généralisation).

Implications et extensions

Le sensualisme conduit à un matérialisme anthropologique, comme chez Helvétius (De l’esprit, 1758) et surtout chez Julien Offray de La Mettrie qui, dans L’Homme-machine (1747), radicalise la réduction de la pensée à la sensation organisée. Cette orientation matérialiste inscrit le sensualisme dans le mouvement des Lumières et son projet de naturalisation de l’homme.

En morale, le sensualisme fonde l’utilitarisme : si toute notre vie mentale dérive des sensations de plaisir et de peine, la recherche du bonheur (maximisation du plaisir) devient le principe naturel de la conduite. Cette position influence profondément Bentham et le développement de l’éthique utilitariste.

Sur le plan pédagogique, le sensualisme inspire une révolution éducative : puisque l’esprit se forme entièrement par l’expérience, l’éducation devient déterminante. Cette conviction anime les projets réformateurs de la Révolution française.

Critiques et postérité

Le sensualisme suscite rapidement des objections fondamentales. Maine de Biran montre que la sensation passive ne peut rendre compte de l’effort volontaire et de la conscience du moi actif. Kant établit que la connaissance requiert des formes a priori (espace, temps, catégories) irréductibles à la sensation.

Les spiritualistes français du XIXe siècle (Victor Cousin, Félix Ravaisson) dénoncent l’appauvrissement de la vie psychique dans cette réduction empiriste. La phénoménologie du XXe siècle, tout en valorisant l’expérience sensible, critique le sensualisme pour avoir manqué la structure intentionnelle de la conscience et réduit la perception à une mosaïque de sensations élémentaires.

Malgré ces critiques, le sensualisme marque durablement la psychologie empirique et les sciences cognitives contemporaines dans leur attention aux mécanismes d’apprentissage et de construction progressive des représentations.

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