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Sāṃkhya

  • 01/11/2025
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Définition et étymologie

Le Sāṃkhya (सांख्य en devanagari) constitue l’un des six darśanas (systèmes philosophiques) orthodoxes de la pensée indienne classique. Le terme sanskrit sāṃkhya dérive de la racine saṃ-khyā signifiant « énumération », « calcul » ou « discrimination ». Cette étymologie reflète la méthode caractéristique de cette école qui procède par classification systématique des principes constitutifs de la réalité et par discrimination (viveka) entre ces principes. Le Sāṃkhya représente probablement le plus ancien système philosophique complet de l’Inde, antérieur même au bouddhisme, et ses concepts ont profondément influencé l’ensemble de la pensée indienne ultérieure.

Structure métaphysique dualiste

Le Sāṃkhya établit un dualisme métaphysique radical fondé sur deux principes ultimes irréductibles et éternels : le puruṣa (principe conscient, esprit) et la prakṛti (principe matériel, nature primordiale). Cette dualité ontologique structure l’ensemble du système et constitue son caractère le plus distinctif.

Le puruṣa désigne la pure conscience, le témoin immuable, éternel et inactif. Il représente le principe spirituel, caractérisé par la conscience (cit) mais totalement dépourvu d’activité. Contrairement à la conception moniste, le Sāṃkhya affirme une pluralité de puruṣas : chaque être conscient possède son propre puruṣa distinct et éternel. Ces consciences multiples sont toutes de même nature, mais numériquement distinctes.

La prakṛti, de son côté, constitue la nature primordiale inconsciente mais dynamique, source de toute manifestation matérielle et psychique. Elle est éternelle, non créée, et possède une réalité substantielle propre indépendante du puruṣa. La prakṛti est composée de trois guṇas (qualités ou constituants) en équilibre : sattva (luminosité, clarté), rajas (activité, passion) et tamas (inertie, obscurité). Dans son état originel, la prakṛti demeure non manifestée (avyakta), les trois guṇas s’y trouvant en parfait équilibre.

Le processus cosmogonique

La manifestation de l’univers résulte de la proximité entre puruṣa et prakṛti. Bien que le puruṣa demeure absolument passif, sa simple présence comme témoin provoque la rupture de l’équilibre des guṇas, déclenchant l’évolution (pariṇāma) de la prakṛti. Cette évolution suit un ordre nécessaire produisant vingt-trois tattvas (principes ou catégories) à partir de la prakṛti.

Le premier produit est mahat ou buddhi (intellect cosmique), suivi d’ahaṃkāra (principe d’individuation ou ego). De l’ahaṃkāra procèdent deux séries de productions : d’une part le manas (mental ou sens interne) et les dix indriyas (cinq organes de perception et cinq organes d’action), d’autre part les cinq tanmātras (essences subtiles des éléments) desquels dérivent les cinq mahābhūtas (éléments grossiers : terre, eau, feu, air, éther). Cette énumération systématique des vingt-cinq tattvas (incluant puruṣa et prakṛti) constitue le cœur doctrinal du Sāṃkhya.

L’ignorance et la libération

La condition existentielle ordinaire résulte d’une confusion fondamentale (avidyā) : le puruṣa, bien que purement conscient et distinct de la prakṛti, s’identifie aux modifications de cette dernière – corps, mental, émotions, pensées. Cette identification erronée engendre la transmigration (saṃsāra) et la souffrance (duḥkha).

La libération (kaivalya, littéralement « isolement ») s’obtient par la discrimination correcte (viveka-khyāti) entre puruṣa et prakṛti. Lorsque le puruṣa reconnaît sa nature véritable comme pure conscience absolument distincte de toute manifestation matérielle-psychique, l’identification cesse. Cette connaissance discriminante provoque le retrait définitif de la prakṛti, qui cesse son activité pour ce puruṣa particulier. Le puruṣa libéré demeure alors dans son essence propre, pure conscience isolée de toute modification.

Cette sotériologie repose exclusivement sur la connaissance (jñāna), sans recours à Dieu, à la grâce divine ou aux pratiques rituelles. Le Sāṃkhya classique est athée ou, plus précisément, non-théiste : il n’accorde aucun rôle à un Dieu créateur ou providentiel dans son système.

Les sources textuelles

Le texte fondamental du Sāṃkhya classique est le Sāṃkhya-kārikā d’Īśvarakṛṣṇa (environ IVe-Ve siècle de notre ère), qui expose le système en soixante-dix versets denses. Ce traité a fait l’objet de nombreux commentaires, dont le Yuktidīpikā et le Sāṃkhyasūtra-vṛtti de Gauḍapāda. Les Sāṃkhya-sūtras, traditionnellement attribués au sage légendaire Kapila considéré comme le fondateur du système, sont probablement d’origine tardive (XIVe siècle).

Le Sāṃkhya antérieur aux kārikās, parfois qualifié de proto-Sāṃkhya ou Sāṃkhya épique, apparaît dans la Bhagavad-Gītā, le Mahābhārata et certaines Upaniṣads, souvent sous une forme théiste et moins systématisée.

Relations avec le Yoga

Le Sāṃkhya entretient des liens étroits avec le Yoga de Patañjali, au point que ces deux darśanas sont traditionnellement considérés comme des systèmes jumeaux partageant la même métaphysique. Le Yoga adopte en effet la cosmologie et l’anthropologie du Sāṃkhya, tout en y ajoutant une dimension théiste (Īśvara) et en développant une méthodologie pratique (les huit membres du yoga) pour atteindre la discrimination libératrice. Le Sāṃkhya fournit ainsi le cadre théorique que le Yoga met en pratique.

Influence historique

Le Sāṃkhya a exercé une influence considérable sur l’ensemble de la pensée indienne. Ses concepts de guṇas, de tattvas et sa théorie de l’évolution ont été intégrés dans l’Āyurveda, l’astrologie indienne, et diverses écoles philosophiques et religieuses. Le bouddhisme, le jaïnisme et le Vedānta ont tous dialogué avec le Sāṃkhya, adoptant certains de ses concepts tout en critiquant son dualisme. La doctrine des guṇas, en particulier, est devenue un outil conceptuel fondamental dans toute la culture indienne pour comprendre la diversité des tempéraments, des qualités et des phénomènes naturels.

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