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Structure
  1. Définition et étymologie
  2. La métaphore dans la rhétorique antique
    1. Aristote et la théorie classique
    2. L’héritage rhétorique
  3. La métaphore dans la philosophie médiévale
    1. L’analogie thomiste
    2. La mystique et le langage symbolique
  4. La métaphore dans la philosophie moderne
    1. Vico et la sagesse poétique
    2. Kant et le schématisme
  5. La métaphore dans la philosophie contemporaine
    1. Nietzsche et la critique de la vérité
    2. Heidegger et la métaphoricité de l’être
    3. Bachelard et l’imagination poétique
    4. La révolution cognitive : Lakoff et Johnson
    5. Ricœur et l’herméneutique de la métaphore
    6. Derrida et la déconstruction de l’opposition propre/figuré
  6. Enjeux contemporains
    1. Métaphore et cognition incarnée
    2. Métaphore et intelligence artificielle
    3. Métaphore et éthique
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Métaphore

  • 02/10/2025
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Définition et étymologie

La métaphore désigne une figure de rhétorique qui établit une relation d’analogie entre deux domaines de réalité apparemment distincts, permettant de comprendre et d’exprimer l’un par l’autre sans recours aux termes de comparaison explicites. En philosophie, la métaphore dépasse son statut d’ornement stylistique pour devenir un mode fondamental de pensée qui structure notre appréhension du réel, révélant des connections invisibles entre les phénomènes et permettant l’émergence de nouvelles significations.

Le terme « métaphore » provient du grec « metaphora » (μεταφορά), composé de « meta » (au-delà, trans-) et « pherein » (porter, transporter). Littéralement, la métaphore désigne un « transport », un « transfert » de sens d’un domaine vers un autre. Cette étymologie révèle la dynamique fondamentale de la métaphore : elle opère un déplacement sémantique qui enrichit la compréhension en créant des ponts conceptuels inattendus. Aristote, qui forge ce terme, la définit comme « le transport à une chose d’un nom qui en désigne une autre ».

La métaphore dans la rhétorique antique

Aristote et la théorie classique

Aristote (384-322 av. J.-C.) développe dans sa « Poétique » et sa « Rhétorique » la première théorie systématique de la métaphore. Il la conçoit comme substitution d’un terme propre par un terme figuré basée sur une relation d’analogie : « La métaphore consiste à donner à une chose le nom qui appartient à une autre, ce transport se faisant ou du genre à l’espèce, ou de l’espèce au genre, ou de l’espèce à l’espèce, ou d’après le rapport d’analogie. »

Pour Aristote, la métaphore révèle des ressemblances cachées, manifestant ainsi une forme d’intelligence intuitive : « Bien métaphoriser, c’est percevoir le semblable. » Cette conception fait de la métaphore un instrument cognitif autant qu’expressif, capable de révéler des structures communes à des domaines apparemment séparés.

L’exemple aristotélicien « Achille est un lion » illustre cette mécanique : les qualités du lion (courage, férocité) sont transférées au héros grec, enrichissant notre compréhension de sa nature guerrière.

L’héritage rhétorique

Cicéron (106-43 av. J.-C.) et Quintilien (35-100) systématisent l’usage rhétorique de la métaphore, l’intégrant aux figures de style indispensables à l’éloquence. Cette tradition rhétorique influence durablement la conception occidentale de la métaphore comme ornement du discours.

Cependant, cette approche « décorative » masque partiellement la dimension cognitive de la métaphore, réduite à un simple artifice stylistique.

La métaphore dans la philosophie médiévale

L’analogie thomiste

Thomas d’Aquin (1225-1274) développe une théorie de l’analogie qui renouvelle la problématique métaphorique. Dans sa « Somme théologique », il montre que notre connaissance de Dieu procède nécessairement par analogie : nous attribuons à Dieu des perfections créaturelles selon un mode analogique qui préserve à la fois ressemblance et dissemblance.

Cette doctrine de l’analogie révèle la dimension métaphorique fondamentale du langage théologique : parler de Dieu comme « père », « roi » ou « berger » ne relève pas de la simple convention mais d’une nécessité épistémologique. La métaphore devient ainsi mode d’accès privilégié au transcendant.

La mystique et le langage symbolique

La tradition mystique médiévale, de Maître Eckhart (1260-1328) à Jean de la Croix (1542-1591), révèle l’insuffisance du langage conceptuel pour exprimer l’expérience spirituelle. Les mystiques recourent massivement à la métaphore pour dire l’ineffable : l’âme comme « château intérieur » (Thérèse d’Avila), l’union mystique comme « mariage spirituel ».

Cette pratique révèle la dimension ontologique de la métaphore : elle ne se contente pas de décrire mais participe à la réalité qu’elle évoque.

La métaphore dans la philosophie moderne

Vico et la sagesse poétique

Giambattista Vico (1668-1744) révolutionne la conception de la métaphore dans sa « Science nouvelle » (1725). Pour lui, la pensée primitive procède naturellement par métaphores : « Les premiers hommes […] ne pouvant abstraire les formes et les propriétés des sujets, étaient contraints de composer des caractères poétiques. »

Vico découvre ainsi la priorité historique et logique de la pensée métaphorique sur la pensée conceptuelle. La métaphore n’est pas dégradation du concept mais mode originaire de la connaissance humaine. Cette intuition influence profondément l’anthropologie philosophique moderne.

Kant et le schématisme

Emmanuel Kant (1724-1804) développe implicitement une théorie de la métaphore à travers sa doctrine du schématisme transcendantal. Dans la « Critique de la raison pure » (1781), il montre que l’application des catégories de l’entendement aux intuitions sensibles nécessite des « schèmes » qui sont en réalité des métaphores temporelles.

Ainsi, le schème de la causalité est la « succession du divers selon une règle », métaphore temporelle qui permet de penser la relation causale. Cette analyse révèle la dimension métaphorique constitutive de l’objectivité scientifique elle-même.

La métaphore dans la philosophie contemporaine

Nietzsche et la critique de la vérité

Friedrich Nietzsche (1844-1900) porte une critique radicale de la conception traditionnelle de la vérité dans « Vérité et mensonge au sens extra-moral » (1873). Pour lui, les concepts ne sont que des « métaphores usées » dont nous avons oublié l’origine figurée : « Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes. »

Cette déconstruction révèle que notre rapport au monde est fondamentalement métaphorique. Il n’y a pas de langage « propre » par opposition au langage figuré : toute connaissance procède par transferts analogiques depuis notre expérience corporelle vers l’abstraction conceptuelle.

Heidegger et la métaphoricité de l’être

Martin Heidegger (1889-1976) critique la tradition métaphysique occidentale comme oubli de l’être au profit de l’étant. Cette critique passe par une déconstruction du langage métaphorique traditionnel. Dans « Être et Temps » (1927), il forge un vocabulaire technique (Dasein, Zuhandenheit, Geworfenheit) pour échapper aux métaphores usées de la tradition.

Paradoxalement, cette tentative révèle l’inévitabilité de la métaphore : le langage heideggérien regorge d’images (l’être comme « éclaircie », la vérité comme « dévoilement ») qui révèlent la dimension métaphorique irréductible de toute pensée de l’être.

Bachelard et l’imagination poétique

Gaston Bachelard (1884-1962) développe une double approche de la métaphore. Dans ses œuvres épistémologiques, il dénonce les métaphores comme « obstacles épistémologiques » qui entravent la constitution de la science objective. L’esprit scientifique doit se libérer des images spontanées pour accéder aux concepts mathématiques purs.

Cependant, dans ses études sur l’imagination poétique (« La Psychanalyse du feu », « L’Air et les Songes »), Bachelard révèle la fécondité créatrice des métaphores élémentaires. Ces « images primordiales » structurent notre rapport au monde et nourrissent la création artistique.

La révolution cognitive : Lakoff et Johnson

George Lakoff et Mark Johnson révolutionnent la conception de la métaphore avec « Metaphors We Live By » (1980). Ils montrent que la métaphore n’est pas simple figure de style mais mécanisme cognitif fondamental qui structure notre expérience : « Notre système conceptuel ordinaire, en termes duquel nous pensons et agissons, est fondamentalement de nature métaphorique. »

Leurs analyses révèlent l’omniprésence des métaphores conceptuelles : « L’argument est une guerre » (on « attaque » les positions adverses, on « défend » ses idées), « Le temps est de l’argent » (on « dépense », « économise », « investit » du temps). Ces métaphores ne se contentent pas de décrire mais façonnent activement notre expérience et nos comportements.

Cette approche cognitive révèle l’enracinement corporel de la métaphore : nos concepts abstraits se construisent par projection métaphorique depuis notre expérience sensori-motrice. Ainsi, comprendre devient « saisir », les idées « germent » et « mûrissent », l’esprit « voit » et « éclaire ».

Ricœur et l’herméneutique de la métaphore

Paul Ricœur (1913-2005) développe dans « La Métaphore vive » (1975) une herméneutique philosophique de la métaphore. Il critique la conception substitutive traditionnelle au profit d’une approche interactive : la métaphore crée du sens nouveau par tension entre sens littéral et sens figuré.

Pour Ricœur, la métaphore « vive » révèle des aspects inédits de la réalité en restructurant notre vision du monde. Elle ne se contente pas de redire autrement mais dit ce qui ne pouvait être dit sans elle. Cette créativité sémantique révèle la dimension ontologique de la métaphore : elle participe à la constitution du réel en révélant des connections cachées.

Derrida et la déconstruction de l’opposition propre/figuré

Jacques Derrida (1930-2004) déconstruit l’opposition traditionnelle entre sens propre et sens figuré dans « La Mythologie blanche » (1971). Il montre que cette distinction repose sur la métaphore philosophique fondamentale qui identifie vérité et lumière, connaissance et vision.

Cette déconstruction révèle que la philosophie, qui prétend se libérer des métaphores, en use constamment sans le reconnaître. Le langage philosophique le plus conceptuel charrie des métaphores sédimentées qui orientent secrètement la pensée.

Enjeux contemporains

Métaphore et cognition incarnée

Les sciences cognitives contemporaines confirment les intuitions de Lakoff et Johnson sur l’enracinement corporel de la cognition métaphorique. Les recherches en neurosciences révèlent que la compréhension des métaphores active les aires cérébrales correspondant aux expériences sensori-motrices évoquées.

Métaphore et intelligence artificielle

Le développement de l’intelligence artificielle pose de nouveaux défis à la compréhension de la métaphore. Les systèmes de traitement automatique du langage naturel butent sur la créativité métaphorique, révélant la spécificité de cette capacité humaine.

Métaphore et éthique

L’analyse des métaphores révèle leur dimension éthique et politique : les métaphores médicales appliquées au social (« cancer », « virus »), les métaphores guerrières dans le débat public, les métaphores mécanistes appliquées au vivant orientent nos représentations et nos actions.

La métaphore apparaît ainsi comme un phénomène transversal qui traverse tous les domaines de l’expérience humaine, révélant la créativité fondamentale de l’esprit dans sa rencontre avec le monde.

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