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Bhagavad-Gītā

  • 01/11/2025
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Définition et étymologie

La Bhagavad-Gītā (भगवद्गीता en devanagari), littéralement « Le Chant du Bienheureux » ou « Le Chant du Seigneur », constitue l’un des textes fondamentaux de la philosophie et de la spiritualité indiennes. Le terme se décompose en bhagavat (bienheureux, divin, seigneur) et gītā (chant, cantique), désignant l’enseignement dispensé par Krishna, avatāra de Viṣṇu, à son disciple et ami Arjuna. Ce texte sanskrit de sept cents versets (śloka) forme les chapitres 25 à 42 du sixième livre (Bhīṣma-parvan) de l’épopée du Mahābhārata, bien qu’il possède une autonomie littéraire et philosophique qui lui confère un statut de texte indépendant dans la tradition hindoue.

Contexte narratif et structure

La Gītā se présente comme un dialogue métaphysique et éthique situé sur le champ de bataille de Kurukṣetra, à l’instant précis où deux armées s’apprêtent à s’affronter dans une guerre fratricide opposant les Pāṇḍavas et les Kauravas. Arjuna, le héros guerrier, saisi de doute moral devant la perspective de combattre ses propres parents et maîtres, demande conseil à Krishna qui lui sert de conducteur de char. Ce moment de crise existentielle ouvre un espace pour un enseignement spirituel d’une profondeur exceptionnelle.

Le texte s’organise en dix-huit chapitres progressant d’une interrogation éthique immédiate (dois-je combattre ?) vers une exposition systématique des fondements métaphysiques de l’action, de la connaissance et de la dévotion. Cette structure pédagogique conduit Arjuna d’un état de confusion (viṣāda) à celui de résolution éclairée.

La synthèse des voies spirituelles

La contribution philosophique majeure de la Bhagavad-Gītā réside dans sa synthèse harmonieuse de trois voies (mārga ou yoga) traditionnellement distinctes vers la libération : le karma-yoga (voie de l’action), le jñāna-yoga (voie de la connaissance) et le bhakti-yoga (voie de la dévotion).

Le karma-yoga, exposé particulièrement dans les chapitres 2 à 5, propose une révolution éthique : l’action juste n’est pas celle qu’on évite, mais celle qu’on accomplit sans attachement aux fruits (niṣkāma-karma). Arjuna doit agir selon son dharma (devoir) de guerrier, non par désir de victoire ou crainte de défaite, mais comme offrande désintéressée. Cette doctrine résout la tension entre vie active et renoncement en intériorisant le détachement plutôt qu’en exigeant la fuite du monde. L’action devient yoga lorsqu’elle est accomplie dans l’équanimité (samatva) et l’abandon du fruit à Dieu.

Le jñāna-yoga (chapitres 2, 13-15) s’appuie sur une métaphysique proche du Sāṃkhya et de l’Advaita Vedānta. La Gītā distingue le Soi éternel (ātman) du corps périssable, le kṣetrajña (connaisseur du champ) du kṣetra (champ de l’expérience). La connaissance discriminante révèle l’immortalité de l’ātman : « Jamais il ne naît ni ne meurt ; ayant été, il ne cessera pas d’être » (2.20). Cette sagesse métaphysique délivre de l’identification erronée avec le corps et les états transitoires.

Le bhakti-yoga (chapitres 7-12, 18) représente peut-être la contribution la plus originale de la Gītā. Krishna se révèle non seulement comme l’Absolu impersonnel (Brahman), mais comme Dieu personnel (Bhagavān) digne d’un amour dévotionnel. Le chapitre 11 présente la vision cosmique (viśvarūpa) où Krishna manifeste sa forme universelle terrifiante et glorieuse. La dévotion exclusive (ananya-bhakti) à Krishna constitue la voie la plus accessible et efficace : « Abandonne tous les dharmas et cherche refuge en Moi seul » (18.66).

Intégration philosophique

La Bhagavad-Gītā opère une synthèse remarquable des courants philosophiques de son époque. Elle emprunte au Sāṃkhya sa cosmologie dualiste (puruṣa/prakṛti, les trois guṇas) tout en la subordonnant à une perspective théiste. Du Yoga de Patañjali, elle reprend les techniques méditatives et l’idéal du contrôle mental (saṃyama). Du Vedānta, elle hérite la doctrine de l’identité entre ātman et Brahman, mais l’enrichit d’une dimension personnaliste absente chez Śaṅkara.

La Gītā transcende les oppositions apparentes : action et renoncement, connaissance et dévotion, transcendance et immanence divine se révèlent comme des aspects complémentaires d’une même vérité spirituelle. Cette vision intégrative explique l’extraordinaire fécondité herméneutique du texte.

Les grands commentateurs

La Bhagavad-Gītā a suscité une tradition exégétique ininterrompue depuis plus d’un millénaire. Les trois grandes écoles du Vedānta – Advaita, Viśiṣṭādvaita et Dvaita – l’ont toutes commentée, chacune y trouvant confirmation de ses thèses respectives. Śaṅkara (VIIIe siècle) lit la Gītā dans une perspective non-dualiste radicale, identifiant Krishna au Brahman impersonnel. Rāmānuja (XIe siècle) y voit l’expression du monisme qualifié et de la dévotion à Viṣṇu. Madhva (XIIIe siècle) en tire une interprétation dualiste stricte. Plus récemment, des penseurs comme Tilak, Aurobindo, Gandhi et Radhakrishnan ont proposé des lectures modernes, parfois politiquement engagées.

Influence universelle

Au-delà de l’Inde, la Bhagavad-Gītā a exercé une influence considérable sur la pensée mondiale. Traduite pour la première fois en anglais par Charles Wilkins (1785), elle a fasciné des figures comme Goethe, Humboldt, Emerson, Thoreau et T.S. Eliot. Sa doctrine du détachement dans l’action a inspiré Gandhi dans sa lutte non-violente. Pour Aldous Huxley, elle constituait l’un des sommets de la « philosophie éternelle ». Dans le contexte contemporain, elle continue d’alimenter les réflexions sur l’éthique de l’action, la spiritualité dans le monde et la possibilité d’une vie contemplative au cœur de l’engagement.

La Gītā demeure ainsi un texte vivant, capable de parler à des contextes culturels et historiques variés, offrant une sagesse pratique ancrée dans une métaphysique profonde. Sa capacité à intégrer des perspectives apparemment contradictoires en fait un paradigme du pluralisme philosophique et spirituel indien.

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