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  1. Définition et étymologie
  2. L’anthropomorphisme en philosophie de la religion
  3. Critiques philosophiques de l’anthropomorphisme
  4. Anthropomorphisme et cognition
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Anthropomorphisme

  • 16/11/2025
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Définition et étymologie

L’anthropomorphisme désigne la tendance à attribuer des caractéristiques humaines – traits physiques, émotions, intentions, comportements ou capacités cognitives – à des entités non humaines : divinités, animaux, objets inanimés, forces naturelles ou concepts abstraits. Le terme provient du grec ancien anthrōpomorphos (ἀνθρωπόμορφος), composé de anthrōpos (ἄνθρωπος), « être humain », et morphē (μορφή), « forme, apparence ». Il signifie littéralement « qui a forme humaine ».

Cette attribution peut concerner l’apparence physique (représenter un dieu avec un corps humain), les états mentaux (prêter des sentiments à un animal), les capacités intellectuelles (supposer qu’une machine « pense » ou « comprend »), ou les motivations (interpréter des phénomènes naturels comme intentionnels). L’anthropomorphisme constitue un mécanisme cognitif spontané permettant de rendre familier et compréhensible ce qui est étranger ou mystérieux, en le rapportant à l’expérience humaine.

L’anthropomorphisme en philosophie de la religion

La question de l’anthropomorphisme occupe une place centrale dans la réflexion sur la nature divine. Les religions polythéistes antiques représentaient couramment leurs dieux sous forme humaine, dotés de corps, de passions et de relations semblables à celles des mortels. Les divinités grecques et romaines incarnent ce type d’anthropomorphisme : Zeus ressent la colère et le désir, Aphrodite connaît la jalousie, Arès éprouve la soif de combat. Ces représentations facilitent la compréhension du divin et permettent l’identification des fidèles.

Xenophane de Colophon (VIe-Ve siècle av. J.-C.) formule la première critique philosophique systématique de l’anthropomorphisme religieux. Il remarque que « les Éthiopiens disent que leurs dieux sont camus et noirs, les Thraces qu’ils ont les yeux bleus et les cheveux roux » et conclut ironiquement que « si les bœufs, les chevaux et les lions avaient des mains et pouvaient peindre comme les hommes, les chevaux peindraient des dieux semblables aux chevaux, les bœufs des dieux semblables aux bœufs ». Cette observation révèle que l’anthropomorphisme relève d’une projection : l’homme crée les dieux à son image plutôt que l’inverse.

Les traditions monothéistes abordent différemment cette question. Le judaïsme, l’islam et certains courants chrétiens soulignent la transcendance absolue de Dieu, qui échappe à toute représentation humaine. L’interdiction biblique des images (Exode 20:4) vise précisément à éviter l’anthropomorphisme. Pourtant, le langage religieux recourt inévitablement à des métaphores anthropomorphiques : Dieu « voit », « entend », « se met en colère », possède une « main » ou un « visage ». Maïmonide (1138-1204), dans le Guide des égarés, interprète ces expressions comme des nécessités pédagogiques, des accommodations à la compréhension humaine limitée, sans signification littérale.

Critiques philosophiques de l’anthropomorphisme

David Hume, dans les Dialogues sur la religion naturelle (1779), examine l’argument du dessein intelligent, qui conclut à l’existence d’un Dieu créateur à partir de l’ordre observable dans la nature. Hume montre que cet argument repose sur un anthropomorphisme illégitime : nous projetons notre expérience d’artisans fabriquant des objets sur l’univers entier, supposant qu’il doit avoir été conçu par une intelligence semblable à la nôtre. Cette analogie anthropomorphique, selon Hume, n’est ni nécessaire ni justifiée.

Ludwig Feuerbach radicalise la critique dans L’Essence du christianisme (1841). Pour lui, la religion constitue entièrement une projection anthropomorphique : Dieu n’est que l’essence humaine objectivée et hypostasiée. Les attributs divins – sagesse, justice, amour – ne sont que les qualités humaines idéalisées et projetées dans un être transcendant. « L’homme a créé Dieu à son image », affirme Feuerbach, renversant la formule biblique. Cette analyse influence profondément Marx et Freud dans leurs interprétations critiques de la religion.

Baruch Spinoza propose une alternative à l’anthropomorphisme théologique. Dans l’Éthique (1677), il identifie Dieu à la Nature (Deus sive Natura), conçue comme substance unique dont tout découle selon une nécessité géométrique. Cette conception élimine tout anthropomorphisme : Dieu ne possède ni volonté, ni intellect, ni finalité au sens humain. Il ne récompense ni ne punit, n’éprouve aucun sentiment. Spinoza critique l’anthropomorphisme comme une confusion entre l’imagination (qui projette des qualités humaines) et l’intellect (qui saisit la nature véritable des choses).

Anthropomorphisme et cognition

Les sciences cognitives contemporaines éclairent les mécanismes psychologiques sous-jacents à l’anthropomorphisme. Daniel Dennett distingue trois niveaux d’explication des comportements : le niveau physique (causes matérielles), le niveau fonctionnel (mécanismes) et la « posture intentionnelle » (attribution d’intentions). Nous adoptons spontanément cette posture intentionnelle non seulement envers les humains, mais aussi envers les animaux, les ordinateurs ou même les thermostats, leur prêtant croyances et désirs pour prédire leur comportement.

Cette tendance anthropomorphique présente des avantages adaptatifs : elle permet des prédictions rapides et souvent efficaces. Cependant, elle conduit à des erreurs systématiques, notamment la surestimation de l’intentionnalité et de la conscience dans la nature. Les travaux de Justin Barrett sur les « agents dotés de propriétés contre-intuitives minimales » suggèrent que l’anthropomorphisme religieux exploite des biais cognitifs innés qui nous poussent à détecter des agents intentionnels même en leur absence.

L’anthropomorphisme soulève également des questions éthiques contemporaines concernant les animaux et l’intelligence artificielle. Faut-il éviter d’anthropomorphiser les animaux pour respecter leur altérité, ou au contraire reconnaître en eux des capacités mentales apparentées aux nôtres ? L’anthropomorphisme appliqué aux machines intelligentes constitue-t-il une illusion dangereuse ou une métaphore utile ?

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