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Structure
  1. Origine et étymologie
  2. Définition conceptuelle
  3. Genèse théorique et contexte juridique
  4. Développements philosophiques
  5. Applications et portée analytique
  6. Débats et critiques
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Intersectionnalité

  • 11/12/2025
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Origine et étymologie

Le terme « intersectionnalité » dérive du mot anglais intersectionality, lui-même formé à partir du latin intersectio (« action de couper, intersection »), composé de inter (« entre ») et secare (« couper »). Cette métaphore spatiale évoque le croisement de routes ou de lignes qui se rencontrent en un point commun.

Le concept a été forgé en 1989 par la juriste et théoricienne critique américaine Kimberlé Crenshaw, professeure à l’UCLA et à Columbia Law School. Dans son article fondateur « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex », Crenshaw développe cette notion pour analyser les discriminations multiples vécues par les femmes noires aux États-Unis, dont les expériences ne pouvaient être adéquatement comprises ni par le seul prisme de la race, ni par celui du genre exclusivement.

Définition conceptuelle

L’intersectionnalité désigne le cadre d’analyse qui examine comment différentes catégories sociales d’oppression, de domination et de discrimination (race, classe, genre, sexualité, handicap, âge, religion, etc.) se combinent, s’articulent et interagissent simultanément pour créer des expériences spécifiques d’injustice sociale.

Cette approche récuse l’idée que les systèmes d’oppression fonctionnent de manière isolée et additive. Elle postule au contraire que ces systèmes sont imbriqués, co-constitutifs et produisent des formes d’exclusion qualitativement distinctes. Une femme noire ne subit pas simplement le sexisme « plus » le racisme, mais une forme spécifique de discrimination qui ne peut se réduire à la somme de ces deux oppressions prises séparément.

Genèse théorique et contexte juridique

Crenshaw élabore ce concept en analysant des cas juridiques où des femmes noires employées par General Motors poursuivaient l’entreprise pour discrimination. Les tribunaux refusaient de reconnaître leur situation particulière : le droit antidiscriminatoire américain traitait séparément les questions de race et de genre, rendant invisible l’expérience spécifique des femmes noires qui ne correspondait ni à celle des hommes noirs, ni à celle des femmes blanches.

Cette démarche s’inscrit dans la tradition de la pensée féministe noire américaine, notamment le Black Feminism développé par des auteures comme Angela Davis, bell hooks, Audre Lorde et le collectif Combahee River Statement (1977). Ces théoriciennes avaient déjà critiqué l’universalisme du féminisme blanc qui ignorait les spécificités raciales, et le nationalisme noir qui marginalisait les questions de genre.

Développements philosophiques

L’intersectionnalité trouve des résonances dans plusieurs traditions philosophiques. Elle prolonge la critique marxiste de la réduction économiciste en montrant que la classe sociale n’épuise pas les rapports de domination. Elle dialogue avec la phénoménologie en soulignant la dimension vécue et incarnée de ces expériences multiples.

Patricia Hill Collins, sociologue et philosophe, systématise le concept dans Black Feminist Thought (1990) en développant la notion de « matrice de domination » (matrix of domination). Elle montre comment les structures de pouvoir opèrent simultanément à différents niveaux : structurel (lois, institutions), disciplinaire (pratiques administratives), hégémonique (idéologies) et interpersonnel (relations quotidiennes).

Le philosophe Charles Mills, dans The Racial Contract (1997), emploie une approche intersectionnelle pour critiquer la théorie du contrat social, montrant comment la race structure fondamentalement l’ordre politique moderne, en dialogue avec les analyses féministes du contrat sexuel développées par Carole Pateman.

Applications et portée analytique

L’intersectionnalité s’applique à de multiples domaines philosophiques. En éthique sociale, elle complexifie la compréhension de la justice distributive : les théories de John Rawls ou d’Amartya Sen gagnent à intégrer ces dimensions croisées des inégalités. En épistémologie, elle nourrit les perspectives du standpoint theory (théorie du point de vue situé) développée par Sandra Harding et Nancy Hartsock, qui examine comment la position sociale affecte la production de connaissance.

Dans les études sur la reconnaissance, elle enrichit les analyses d’Axel Honneth et Nancy Fraser en montrant que les formes de mépris social et les luttes pour la reconnaissance ne peuvent être comprises indépendamment de leurs articulations multiples.

Débats et critiques

L’intersectionnalité suscite des débats philosophiques substantiels. Certains critiques, comme Brian Barry, y voient un risque de fragmentation identitaire excessive qui compromettrait la solidarité politique nécessaire aux mouvements sociaux. D’autres, comme Nancy Fraser, questionnent l’équilibre entre reconnaissance identitaire et redistribution économique.

Des philosophes comme Iris Marion Young ou Judith Butler ont enrichi le concept en l’articulant respectivement aux questions de justice structurelle et de performativité du genre. La philosophe française Elsa Dorlin a contribué à sa réception francophone en analysant les généalogies des rapports de domination.

L’intersectionnalité demeure un outil analytique dynamique qui continue d’évoluer, s’étendant aux questions de validisme, d’âgisme et de justice environnementale, tout en restant au cœur des réflexions contemporaines sur l’égalité, la justice sociale et l’émancipation collective.

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